Chronique | Le Monde qui vient - Notes de lecture

Energie : l’avènement du roi soleil ? [Par Eric Besson]

Dans quelques jours, le 30 novembre, s’ouvrira à Dubaï la « COP 28 », la vingt-huitième Conférence de l’ONU consacrée au climat.

Nul doute que le nouveau rapport sur les perspectives mondiales que vient de publier l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) servira de base aux débats (World Energy Outlook 2023, à télécharger sur le site officiel de l’Agence ou via ce lien : World Energy Outlook 2023 (windows.net) Commentant sa publication, son Directeur Exécutif, Fatih Biral, a estimé que « la transition vers une énergie propre est en cours dans le monde entier et elle est inévitable. Il ne s’agit pas de savoir « si », mais plutôt de savoir « quand », et le plus tôt sera le mieux pour nous tous ». Comment expliquer ce -relatif- optimisme auquel ni les rapports de l’AIE ni ceux du GIEC ne nous ont habitués ? Probablement par la dynamique en faveur des « énergies propres » que le rapport évoque : « l’énergie propre bénéficie d’un réel élan ; son déploiement est plus important que ce que les gens pensent ».

Des indices : les financements d’énergies renouvelables ont augmenté de 40% depuis 2020. En 2020, une voiture vendue sur 25 était électrique. En 2023 c’est presque une voiture sur cinq. En 2030 ce devrait être quasiment une voiture sur deux, y compris aux Etats-Unis, longtemps considérés comme la forteresse des voitures à moteur thermique. Le monde devrait connaître en 2023 un supplément de 500 Gigawatts de capacité d’énergie renouvelable. Les pompes à chaleur se développent et les Etats multiplient les efforts d’efficacité énergétique. Chaque fois que le monde investit 1 dollar dans les énergies fossiles, il investit désormais 1,8 dollars dans les énergies nouvelles. Le soleil est la grande vedette, et même le roi, de cette conversion mondiale au renouvelable. Les investissements dans l’énergie solaire atteignent désormais le chiffre marquant de 1 milliard de dollars par jour (380 milliards de dollars par an) et, révolution, ont dépassé ceux des montants investis dans l’exploration et l’exploitation du pétrole (370 milliards de dollars par an). Grâce à des politiques très incitatives, c’est aux Etats-Unis, en Europe et surtout en Chine que le solaire se développe le plus.

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L’Agence Internationale de l’Energie, au vu de ce « momentum » en faveur des énergies renouvelables,  et sans doute aussi constatant la relance des programmes nucléaires civils de nombreux pays développés, ose même, pour la première fois depuis des années, suggérer que même s’il s’agit d’un objectif « très difficile » à atteindre, la voie « est encore ouverte » vers un réchauffement de + 1,5 degrés (par rapport à l’ère préindustrielle à la fin du siècle), ce que l’on appelle « l’objectif de Paris », adopté lors de la COP 21 en 2015. Rappelons que le réchauffement actuel est estimé à +1,2 degrés et que, selon la plupart des experts, la tendance actuelle conduirait à +2,5 en 2100.

Le ciel est-il pour autant dégagé ? Loin s’en faut.

D’abord parce que selon l’AIE, pour tenir « l’objectif de Paris », il faudrait très rapidement multiplier par trois les capacités en énergies renouvelables, doubler les efforts d’efficacité énergétique, organiser un déclin ordonné et progressif de l’utilisation des hydrocarbures, réduire drastiquement les émissions de méthane et trouver des moyens internationaux de financement en faveur des énergies propres dans les pays émergents et les pays en développement. Car le paradoxe est que, pour prendre l’exemple du solaire, les pays qui misent le plus sur cette énergie ne sont pas, à quelques exceptions près parmi lesquelles le Brésil ou le Maroc, ne sont pas ceux qui bénéficient des conditions optimales en Afrique ou en Amérique Latine mais plutôt la Chine, les Etats-Unis ou l’Union Européenne. L’explication de ce retard est sans doute à rechercher du côté de la difficulté à mobiliser l’accès au financement.

Ensuite parce que l’on oublie de dire trop souvent que la demande mondiale d’énergie va mécaniquement continuer de croître fortement dans des pays émergents ou en développement, ne serait-ce que pour assurer un véritable accès universel à l’énergie. Aujourd’hui encore, 775 millions de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’électricité, notamment en Afrique, et plus de 2 milliards d’humains utilisent des modes de cuisson à la fois archaïques et polluants. Et pour gérer la croissance démographique de certaines parties du monde, près de 2 milliards de personnes vont accéder à un logement d’ici 2050, l’urbanisation va s’accentuer. Il faudra chauffer ou refroidir les appartements, déployer des moyens de transport. C’est pourquoi l’AIE plaide, à rebours de nombreux mouvements écologistes, non pas pour un arrêt immédiat des investissements dans les énergies fossiles mais pour leur diminution progressive : « ni surinvestissement ni sous-investissement », pour citer son mot d’ordre. Elle se réjouit cependant de prévoir que les trois sources de combustibles fossiles – pétrole, gaz naturel et charbon- vont connaître leur « pic » de consommation (soit le plus haut point historique) avant la fin de la décennie en cours. Ce point a été très commenté et salué comme une bonne nouvelle. Il doit cependant être relativisé : le tableau reproduit ci-contre montre que le déclin ne sera réel que pour le charbon. Il ne sera que faible pour le pétrole et le gaz.

Enfin, l’AIE souligne à juste titre, que la décarbonation de l’énergie ne se fera que par un recours accru aux énergies renouvelables mais qu’il existe en la matière de nombreux goulets d’étranglements ou obstacles. Il faudra investir lourdement dans des réseaux («grids») robustes et digitalisés ; dans le stockage aussi, pour compenser l’intermittence des énergies renouvelables  et diversifier les sources d’approvisionnement en matériaux indispensables  : cuivre, lithium, cobalt, nickel, terres rares. Pour l’heure, faute d’investissements suffisants en extraction minière dans d’autres régions du monde, la Chine est dans une position de force qui peut se révéler très problématique en cas de tension, ou a fortiori de crise internationale. La Chine est aussi en grande position de force en matière de fabrication de modules solaires. La concentration y est extrême : 80% pour la Chine, qui prévoit de doubler encore ses capacités productives, Inde 3%, Malaisie 3%, Thaïlande 2%. Les Etats-Unis ne fabriquent que 1% des panneaux photovoltaïques mondiaux mais le plan massif de subventions dit Inflation Reduction Act du président Biden devrait leur permettre de rattraper un peu leur retard comme d’investir dans d’autres domaines clés tels la capture et le stockage du carbone ou la production d’hydrogène.

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Ce rapport donnera du grain à moudre à tous ceux que le futur de l’énergie passionne. Mais ce n’est pas faire offense à ses auteurs que de leur indiquer que le lecteur restera sur sa faim concernant les politiques à mettre en œuvre. Le rapport ne cesse d’exhorter les Etats à accélérer leur transition énergétique tout en leur rappelant que cette transition doit être inclusive et tenir compte des conséquences financières à la fois pour les ménages (les plus modestes notamment) que pour les entreprises et l’industrie. Très bien. D’autant qu’un véhicule électrique coûte pour l’heure bien plus cher qu’une voiture à moteur thermique, une pompe à chaleur plus cher qu’une chaudière à gaz.  Mais comment fait-on lorsque ces mêmes Etats, souvent confrontés au poids de leur endettement, se voient priés d’investir dans les infrastructures, les technologies d’avenir, l’éducation, la santé etc. ? Eux qui ont dû, en 2022, consacrer plus de 1.000 milliards de dollars à tenter de compenser la hausse des prix des hydrocarbures liée à la guerre d’Ukraine. Comme l’indique à juste titre le rapport, « chaque Etat doit trouver son propre chemin » et on ne saurait espérer un mode d’emploi valable pour tous, mais à tout le moins, un guide des bonnes pratiques, la mise en exergue de transitions en voie de réussite auraient été utiles.

 
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