Export: 120 milliards de DH de manque à gagner à récupérer !
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Les exportations marocaines, dominées par les secteurs des phosphates, de l’automobile et de l’aéronautique, peinent à se développer pleinement. Bien que l’on constate une légère progression, celle-ci reste bien inférieure aux attentes suscitées par la santé générale du commerce mondial. Le nombre d’exportateurs demeure également inférieur à celui de nombreux concurrents du Maroc, et les parts de marché sont menacées dans plusieurs régions du monde. Dans ce contexte, le commerce extérieur marocain apparaît relativement en retrait, surtout lorsqu’on le compare à un potentiel inexploité évalué à 120 milliards de DH. L’objectif du gouvernement est de combler cet écart à travers une nouvelle feuille de route pour la période 2025-2026, qui vise à dynamiser les exportations. Cette stratégie devrait être dévoilée en février prochain.
Le commerce extérieur marocain traverse une période délicate, et ce constat inquiète de nombreux économistes. Selon les chiffres de l’Office des Changes, à fin novembre 2024, le déficit commercial du royaume s’est accentué de 6,5 %, atteignant 275,74 milliards de DH contre 261,36 milliards de DH à la même période de l’année précédente. Malgré un taux de couverture des importations par les exportations quasi-stable à 60 %, ce déficit continue de se creuser depuis plusieurs années. Les exportations marocaines n’ont progressé que de 5,2 % sur les onze premiers mois de 2024, tandis que les importations ont bondi de 5,7 %, aggravant davantage cette situation.
Les causes profondes du déficit commercial
Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Parmi les causes majeures figurent l’augmentation de la facture énergétique du pays, mais également un nombre d’entreprises exportatrices insuffisant, ainsi qu’une mauvaise répartition géographique et sectorielle. Le Maroc compte plus de 5 000 entreprises exportatrices, mais 80 % du chiffre d’affaires réalisé à l’international provient de moins de 20 % d’entre elles. Par ailleurs, 85 % des exportations marocaines sont concentrées dans seulement trois régions du pays, ce qui limite la diversification des sources de revenu. Sur le plan sectoriel, six secteurs clés dominent les exportations : l’automobile (34,4 %), l’agriculture et l’industrie alimentaire (19,3 %), les phosphates et dérivés (17,8 %), les produits en cuir (10,7 %), l’aéronautique (5,3 %)
et l’électronique (4,3 %). Ce modèle reste trop concentré, créant une vulnérabilité aux fluctuations économiques mondiales.
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Pour Abdeslam Touhami, expert en économie, il est impératif que le Maroc augmente son volume d’exportations, tant en termes de quantité que de valeur. L’enjeu est de diversifier les marchés d’exportation, non seulement vers l’Europe, mais aussi vers d’autres continents, et de renforcer les exportations de produits à forte valeur ajoutée, en complément des produits de base. Selon lui, pour inverser cette tendance, il est essentiel d’élargir les secteurs exportateurs, d’améliorer la compétitivité des produits marocains et de multiplier les canaux de distribution à l’international.
Un potentiel inexploité de 120 milliards de DH
Omar Hejira, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Industrie et du Commerce chargé du Commerce extérieur, a souligné que le Maroc perd chaque année un potentiel inexploité d’exportations d’une valeur de 120 milliards de DH Ce chiffre représente un manque à gagner considérable, équivalent au budget du programme de reconstruction et de réhabilitation des régions sinistrées par le séisme d’Al-Haouz (2024-2028). Cette perte est attribuée à des capacités de production existantes mais encore non exploitées, notamment dans des secteurs sous-développés. En vue de récupérer ce manque à gagner, le gouvernement marocain a lancé une nouvelle feuille de route pour le commerce extérieur pour la période 2025-2026. Ce programme devrait être dévoilé en février prochain et vise à stimuler les exportations marocaines en explorant de nouvelles opportunités à l’international.
Une task force, mise en place par le ministère de l’Industrie et du Commerce depuis le début de l’année dernière, a déjà commencé à travailler sur ce projet ambitieux. Cette task force a identifié des secteurs clés avec un potentiel d’exportation de 120 milliards de DH, dont 12 milliards de DH spécifiquement pour le marché africain. Les secteurs sélectionnés pour récupérer ce manque à gagner sont : l’automobile (37 milliards de DH), le textile (16,8 milliards de DH), la chimie et la parachimie (13,1 milliards), l’agroalimentaire (8,9 milliards), la mécanique et la métallurgie (6,9 milliards), les matériaux de construction (2,4 milliards), la pharmaceutique (1,4 milliard), les dispositifs médicaux (1,1 milliard de DH) et le papier/carton (52 millions de DH). Cette approche se concentre sur l’exploitation des capacités de production disponibles mais sous-utilisées.
L’identification des marchés cibles : 1 200 opportunités
La task force a également déterminé les marchés internationaux cibles où ces secteurs peuvent maximiser leur potentiel. En tout, environ 1 200 marchés ont été identifiés comme étant susceptibles d’accueillir les produits marocains, permettant ainsi une diversification géographique des exportations. Pour chaque secteur, des fiches d’information ont été préparées pour guider les entreprises marocaines dans leur stratégie d’exportation. Ces fiches couvrent 200 produits et 1 200 marchés, offrant ainsi des opportunités concrètes pour les entreprises marocaines désireuses d’élargir leur empreinte internationale.
L’Afrique : un marché stratégique mais sous-exploité
L’Afrique est l’un des marchés les plus prometteurs pour le Maroc, avec un potentiel inexploité de 12 milliards de DH, soit environ 10 % du manque à gagner global. Le continent bénéficie d’une classe moyenne croissante, représentant 42 % de sa population, ce qui offre une demande en constante expansion. Toutefois, bien que les exportations marocaines vers l’Afrique aient augmenté, elles restent insuffisantes par rapport à l’ampleur des opportunités. En 2023, les échanges commerciaux entre le Maroc et les pays africains ont atteint 52,7 milliards de DH, mais les exportations vers l’Afrique ne représentent que 7,6 % du total des exportations marocaines.
Dans cette optique, le gouvernement marocain a défini plus de 60 projets d’investissement en Afrique, visant à renforcer la compétitivité des entreprises marocaines sur ce marché. Parmi ces projets figurent des initiatives comme la création d’unités de transformation du coton dans certains pays africains pour soutenir l’industrie textile marocaine. Le Maroc met également en place de nouvelles infrastructures, comme une ligne maritime reliant Agadir à Dakar, et envisage d’étendre ces connexions à d’autres pays africains par voie terrestre.
Les obstacles à surmonter pour les exportateurs
Malgré ces opportunités, les exportateurs marocains se heurtent à plusieurs obstacles pour accéder aux marchés africains. Ces obstacles comprennent des difficultés logistiques, liées notamment au transport maritime, ainsi que des problèmes d’assurance et de réglementation. Pour aider les exportateurs à surmonter ces défis, le gouvernement envisage la création d’une plateforme en ligne centralisant toutes les informations nécessaires sur les marchés africains, y compris les produits à y exporter et les démarches à suivre.
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Les recommandations formulées lors des rencontres régionales incluent des ajustements fiscaux pour encourager les exportations. Certains exportateurs ont suggéré une harmonisation du taux d’imposition des sociétés installées dans les Zones d’accélération industrielle et celles situées hors de ces zones. D’autres propositions incluent la création d’un Fonds de développement des exportations (FDE) pour financer les initiatives du Nouveau modèle de développement (NMD), en particulier en matière d’exportation.
La nouvelle feuille de route met également l’accent sur la valorisation des spécificités régionales pour favoriser la compétitivité des produits. Cette stratégie pourrait avoir un impact significatif sur l’économie marocaine, en particulier sur la création d’emplois. Augmenter les exportations de 120 milliards de DH pourrait entraîner la création de dizaines de milliers d’emplois, soutenant ainsi les objectifs du gouvernement en matière de développement économique et social.
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Le Maroc en quête de performances à l’exportation
Depuis près de cinq décennies, le Maroc poursuit un objectif clair : améliorer ses performances à l’exportation. Ce chemin a été marqué par la création d’institutions clés, qui ont cherché à renforcer la présence du pays sur les marchés internationaux, à travers des réformes, des actions promotionnelles et des structures dédiées.
La création du CMPE : un premier pas dans la promotion des exportations
Le Centre marocain de promotion des exportations (CMPE) a vu le jour grâce à un Dahir en décembre 1976, mais n’a véritablement démarré ses activités qu’en novembre 1980. Il est l’un des plus anciens organismes dédiés au commerce extérieur du Maroc. À l’époque, le pays se trouvait dans une phase où l’État préférait céder certaines entreprises publiques plutôt que d’en créer de nouvelles. Le CMPE, dirigé jusqu’en 1992 par Mohamed Guédira, a d’abord eu du mal à se déployer.
Selon Larabi Jaïdi, économiste et Senior Fellow au Policy Center for the New South, le CMPE avait pour mission principale de promouvoir les exportations marocaines, notamment pour les produits industriels, artisanaux, agricoles, agro-industriels, et autres. Cependant, son efficacité était limitée, car il ne disposait ni d’antennes régionales, ni de représentations à l’étranger. Ce manque de relais à l’international rendait difficile l’atteinte de ses objectifs sur les marchés mondiaux.
L’importance du Conseil National du Commerce Extérieur (CNCE)
En parallèle, le Conseil national du commerce extérieur (CNCE) a été créé en 1996, avec pour objectif de favoriser la concertation entre l’administration et les acteurs privés. Durant ses 13 années d’existence, le CNCE a joué un rôle crucial en élaborant des réformes institutionnelles et en simplifiant les procédures. Il a aussi contribué à la mise en place d’un cadre de coopération commerciale internationale, d’une meilleure information sur le commerce extérieur et de mesures pour accompagner les exportateurs, notamment à travers des analyses sur l’économie informelle et l’accès au financement.
Malgré ses réussites, certains projets ont échoué en raison de lourdeurs administratives. À partir de 2010, une réorientation du CNCE a été envisagée, avec la création d’un dispositif plus sophistiqué d’intelligence économique pour mieux répondre aux défis du commerce extérieur dans un environnement international en constante évolution. Toutefois, cette transformation a été stoppée en 2012, lorsque le CNCE a été dissous et que ses missions ont été réintégrées au ministère du Commerce extérieur. Ce changement a fait perdre au CNCE sa dimension paritaire, qui avait été un atout précieux pour la concertation public-privé.
La transformation du CMPE en Maroc-Export
Au début des années 2010, dans un contexte de réformes et de nouvelles priorités, le CMPE a été transformé en Maroc-Export. Ce changement visait à doter l’institution d’un label commercial plus moderne et mieux adapté aux besoins de la stratégie de promotion des exportations du pays. L’économiste Larabi Jaïdi souligne que cette transformation était un compromis temporaire, dans l’attente d’une réforme plus profonde. La dénomination «Maroc-Export» s’inscrivait dans cette dynamique de modernisation, visant à mieux répondre aux attentes des entreprises exportatrices.
Sous ce nouveau nom, Maroc-Export s’est donné des objectifs ambitieux : tripler le volume des exportations marocaines en soutenant les entreprises existantes et en incitant de nouvelles entreprises à se lancer dans l’exportation. Le Plan «Maroc-Export Plus», mis en place pour atteindre cet objectif, a ciblé des secteurs à fort potentiel et a proposé des mesures transversales pour encourager toutes les entreprises à exporter.
En 2016, une nouvelle étape a été franchie avec l’adoption par le ministère du Commerce extérieur d’un Plan de développement du commerce extérieur. Ce plan visait à renforcer les mesures de soutien aux exportateurs et à rationaliser les structures liées à l’exportation. En 2017, les ministères du Commerce et de l’Industrie ont été fusionnés, créant ainsi une nouvelle entité pour mieux coordonner les efforts en matière de commerce et d’exportations.
Cette fusion a donné naissance à une nouvelle organisation : l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDI). Ce nouvel organisme regroupe les fonctions d’accompagnement des exportateurs, de promotion des investissements, et de gestion des foires et expositions, marquant ainsi un nouveau chapitre dans l’histoire du commerce extérieur du Maroc.